ZINC NUMÉRO 39 SPÉCIAL ORGUEIL

En 1558, Pieter Brueghel, dit l'Ancien, dessine l'orgueil sous plusieurs facettes. En observant Superbia (orgueil en latin), l'une des œuvres de sa série sur les sept péchés capitaux, notre regard se pose d'un détail étrange à un autre : un homme, travesti en femme, semble y avoir domestiqué un paon et regarde, avec vanité, son reflet dans une glace; un marchand sur une chaise suce délicatement le pouce de son coiffeur; une grenouille, revêtant les habits d'un cardinal, admoneste une jeune fille nue; des démons abondent; des gens tombent dans de grandes marmites en fer; on y voit même une pièce de théâtre qui se déroule dans une étrange salle de spectacle suspendue à un arbre et digne de l'architecte Frank Gehry. Brueghel avait vu juste, l'orgueil est un péché qui se dissimule sous de nombreux masques. En 2016, l'orgueil est le moteur de bien des industries. Où en seraient les réseaux sociaux sans l'absence d'humilité? L'orgueil est de notre temps. Dans ce numéro de Zinc, l'orgueil prend ses aises. Sous la plume de Penny Auerbach il s'infiltre dans une taverne du quartier Rosemont. Dans le texte de Marjolaine Deschênes et d'Olivier Gamelin, il devient le portrait défigurant ceux qui correspondent comme si leurs lettres s'adressaient à eux-mêmes. Chez Pierre-Luc Landry, l'orgueil nous transporte d'un souffle sous les fragments d'un météore pendu au-dessus de nos têtes comme une épée de Damoclès. Cet orgueil, on le fuit en sautant dans un train filant sur le parcours tracé par Catherine Dupont-Chénier. Dans une nouvelle de Kate Cayley, une jeune mère de quatre enfants est confrontée à son sentiment d'inadéquation lors de la planification d'une fête de quartier. Puis, pour refaire surface et ébrouer un peu cet orgueil de sur nos épaules, rien de tel qu'un entretien avec Mélissa Verreault, signé par Daniel Grenier, et un portrait de Kiva Stimac, artisane de l'impression, par Anna Leventhal et traduit de l'anglais par Bertrand Busson.

La photographe Mária Švarbová que nous présentons dans ce numéro est née en Slovaquie en 1988. Depuis la fin de ses études en conservation-restauration d'œuvres d'art et archéologie, elle se dévoue entièrement à l'art photographique. L'excellence de son travail fut récompensée de la médaille d'or à l'un des plus importants salons de la photographie, le Trienberg Super Circuit, en Autriche. Ses œuvres sont exposées dans plus de 80 galeries à travers le monde. On plonge dans une photographie de Mária Švarbová un peu comme on entrerait dans un étrange musée de cire. Les personnages y sont figés, à tout jamais, non pas dans un élan capturé de justesse, dans la vitesse et le mouvement, mais dans une pose orchestrée de main de maître, lente et glacée, figée, nous rappelant que la photographie est un art, et pas seulement une impression de la réalité. Les photos de Švarbová sont des sculptures où la lumière prend le rôle du burin qui érode lentement les corps, tout doucement, un reflet feutré à la fois. En les observant, on a cette impression que si l'on y revient dans cent ans, dans mille ans, que le temps et la lumière, à l'intérieur du cadre, auront grugé les masses et percé les corps, que même la couleur aura disparu, de plus en plus pastel, de plus en plus pâle, de plus en plus transparente et éthérée. Cette impression est peut-être due au fait que, plus Švarbová perfectionne son art, plus ses photos deviennent minimalistes, statiques et épurées de la moindre empreinte émotive. Tandis qu'à l'intérieur du cadre son art se fige lentement; à l'extérieur, il est en plein essor.